vendredi 20 février 2015

SANS DOLORISME ET AVEC PUDEUR


Le carême – qui démarre ce mercredi– c’est retrouver le sens de la justice, de la solidarité, de la fraternité, quand tout nous invite à tourner autour de notre nombril.
Face de carême !” C’est ainsi qu’autrefois on appelait, pour s’en moquer, les personnes austères, qui semblaient avoir oublié qu’il est possible de sourire. C’est que le temps du carême n’inspirait pas particulièrement la joie ! Synonyme de jeûne, privation, mortification, il était censé rappeler aux croyants leur nature pécheresse et les inviter à s’en repentir. Et cela, pendant les quarante jours précédant la fête de Pâques – “carême” vient du latin quadragesima, qui signifie quarantième.
Pour donner le ton, le premier jour du carême, l’imposition d’une croix de cendres sur le front rappelait – même aux enfants – la brièveté de la vie et le danger de trop s’y attacher. Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière… C’est toujours une tentation que de liquider, sans autre forme de procès, les aspects du passé (rites, croyances, formules…) qui sont devenus, dans notre culture, comme des objets encombrants, sans utilité ni beauté. Ou, autre tentation, de les maintenir coûte que coûte, comme on garde dans un congélateur des aliments, au prétexte qu’ils étaient délicieux lorsqu’on les y a placés. Dans le premier cas, on risque de jeter le bébé avec l’eau du bain; dans le second, le passé se conserve… mais il est devenu immangeable.
Ces rites et pratiques liés au carême – le jeûne, les cendres, une forme de retrait – ne sont pourtant pas totalement dépourvus de sens. Pour le retrouver, peut-être faut-il descendre très profond, là où se disent les grandes questions, les préoccupations essentielles qui habitent l’être humain. Ainsi, dans un monde de l’efficacité, où l’on tend à faire croire à l’individu qu’il est maître de tout et de lui-même, il n’est pas insensé de se rappeler que l’humain est celui qui vient de l’humus, poussière d’étoiles et cependant tellement fragile. Mortel, oui, même s’il ne veut pas le savoir et que tout est fait pour qu’il n’y pense pas, lui interdisant du même coup d’apprivoiser ce dernier moment de sa vie. Et dans une société de surconsommation éhontée, où l’être humain se réduit trop souvent non pas à ce qu’il est, mais à ce qu’il possède, il n’est pas insensé de prendre distance par rapport à cette véritable compulsion de l’avoir; d’oser vivre le manque (tellement relatif, par rapport aux privations de celles et ceux qui n’ont rien…), d’arrêter de boucher les trous, les béances, les failles. Quand il n’y a plus ni trous, ni béances, ni failles, l’air finit par ne plus passer, plus rien ne peut germer. Et encore ceci : dans une société du droit individuel, où il s’agit toujours d’identifier un coupable, il n’est pas insensé de revisiter ce que signifie le sens de la culpabilité. Rien à voir avec la culpabilisation, ce poison de l’âme, qui enferme, barre l’avenir, engendre la rancœur. Reconnaître que l’on n’est pas parfait, que l’on commet des erreurs et même des actes qui nuisent à autrui, c’est simplement être adulte et croyant ou pas, une conversion du cœur et des actes est souhaitable.
Ah! La conversion… Au sens biblique propre, il s’agit d’un retournement du cœur – et non de l’adhésion à une croyance, quelle qu’elle soit. Il s’agit de changer de chemin, quand celui que l’on suit mène à une impasse; de retrouver sa belle liberté qu’on l’aliène à des idoles (pouvoir, argent, addictions, image de soi…); de retrouver le sens de la justice, de la solidarité, de la fraternité, quand tout nous invite à tourner autour de notre nombril; de nous réinsérer dans une histoire, alors que nous vivons dans un l’éternité d’un présent artificiel. De croire, enfin – formidable pari d’espérance – que la mort, aucune mort sous quelque forme que ce soit, n’a jamais le dernier mot. Faut-il être chrétien pour consoner à ce sens porté par le carême ? Sans doute pas. Les croyantes et les croyants l’accueillent intensément, pendant ces quarante jours, sans dolorisme, avec pudeur, comme l’on se décrasse après l’hiver. Pas question qu’ils deviennent des faces de carême !
MYRIAM TONUS, Chroniqueuse.


La Libre 18 février 2015

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